Matrimoine

J. Ndimande, L.-M. Joubert, N. M. Motaung
  • Matrimoine 2023@Laurent-Marie Joubert
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Matrimoine. Vues de l'atelier collaboratif entre les artistes Joyce Ndimande, Laurent-Marie Joubert et Nokufa Maria Motaung, au Château d'Oiron, en vue de la fabrication de 65 drapeaux imprimés de 1,3 m x 2,6 m, 2,6 m x 5 m, 4 m x 9 m qui seront accrochés dans l’allée du Château d’Oiron du 14 juillet au 22 octobre 2023. 20 bâches imprimées recto verso, 2 m x 3 m seront tendues dans la cour d’honneur du Palais Royal, à Paris du 6 septembre au 15 octobre 2023.

 

Matrimoine est un projet de peinture un peu fou, extrême, qui embrasse plusieurs continents et cultures et se déploie sur 30 ans et dans différents contextes. A l’occasion de cet événement l’installation Courtyard et les tapisseries faites à Aubusson pour le Blanket Project, 2003, sortiront des collections du LaM pour la première et du FNAC pour les secondes. Courtyard est exposée tout l’été au Centre d’art contemporain de la Chapelle Jeanne d’Arc, à Thouars. Blanket Project figure en ce moment dans l’accrochage de la collection.

Reportage sur le vif pendant la préparation du projet. 

A l’origine du projet on trouve l’artiste Laurent-Marie Joubert qui avait été invité en 1993 à créer les « Emblèmes » des oeuvres de la magnifique collection Curios & Mirabilia rassemblée et disposée dans le château d’Oiron par Jean Hubert Martin.  Pour communiquer sur les oeuvres, au lieu de cartels, Laurent-Marie Joubert a créé une analogie directe entre l’objet d’art présenté et le fac similé d’une gravure ancienne qu’il choisissait pour référer à un même domaine de questionnement, introduisant ainsi un espace spéculatif et ouvert pour le public. Les Emblèmes sont posées dans les salles sur des lutrins en bois exotiques. 

Les rapports de ressemblance qui se tissent entre des réalités différentes sont l’une des orientations prises par Laurent-Marie Joubert. Il les met en évidence en pratiquant une sorte d’entrecroisements de références, qui aboutissent à des représentations visuelles délimitées souvent par un cadre formel dont elles débordent vite les limites. Ainsi, en 1993 pendant sa résidence à la Villa Kujoyama au Japon il choisit le format des écus, boucliers oblongs des chevaliers chrétiens, pour y enserrer des motifs d’héraldiques croisées, européenne et japonaise. 

Cf mon texte dans Transverse : https://transverse-art.com/oeuvre/blasons-japonais

En 1994, ayant pu apprécier l’intérêt de Laurent-Marie Joubert pour ce qui relève du dessin et de la peinture dans les codes de pratiques publiques, et les systèmes visuels qui font signe dans l’espace social et politique mondial, le même Jean-Hubert Martin, l’invite à faire partie des artistes français présentés à Africus, la première biennale d’art contemporain de Johannesburg qui a lieu un an après le début de la présidence de Nelson Mandela. Inspiré par Esther Malangu, l’artiste issue du peuple Nbedele que Jean-Hubert Martin avait révélée dans la célèbre exposition Les Magiciens de la terre, -ainsi que par un documentaire sur les maisons peintes-, il décide d’un projet collaboratif avec des artistes muralistes sud-africaines. Il se trouve que ces artistes sont toutes du genre féminin, dans la société traditionnelle les femmes étant chargées de l’apparence des murs extérieurs des maisons.  Parmi les dizaines de communautés peuplant le pays, Laurent-Marie Joubert invite à Johannesburg des femmes peintres des communautés Nbedele et Sotho. Il proposera pour structure commune d’intervenir sur les panneaux de signalétique routière qui, depuis la Convention de Vienne, en 1968, sont soit triangulaires soit ronds dans une grande partie des états du monde. Laurent-Marie Joubert ayant institué le protocole de peinture en commun, le groupe réalisera Courtyard, installation acquise par la suite par le LaM de Villeneuve d’Ascq.

Cf le texte de Jean-Hubert Martin, dans Transverse https://transverse-art.com/oeuvre/courtyard

 

L’été 2023, pour célébrer les trente ans de la transformation du Château d’Oiron en vaste cabinet de curiosités, invité par Jean-Luc Meslet, Laurent-Marie Joubert revient sur place et opère une nouvelle synthèse en initiant Matrimoine, action qui renouvelle sa collaboration avec des artistes sud-africaines. Cette fois-ci il choisit de créer des drapeaux qui seront accrochés dans le parc du château, puis sdans la Cour d'honneur du Palais Royal à Paris.

2022-2023 : pour mettre en oeuvre ce nouveau projet, Laurent-Marie Joubert retourne en terre sud-africaine dans l’idée de retrouver les maisons peintes et les artistes. Mais l’histoire s’est accélérée de façon stupéfiante, les peuples ruraux sont entrés dans un statut précaire. Assisté par deux jeunes commissaires sud-africains, Bontle Tau et Seretse Moletsane, il retourne sur la N1 en pays Sotho où en 93 les murs peints jalonnaient la route. « Aujourd’hui dit-il, il ne reste que 5 ou 6 maisons. Les propriétaires des terres sont passés à l’agriculture intensive, ils développement maintenant de gigantesques exploitations de céréales et pâturages. Au temps où la parole donnée avait valeur de contrat, les petits fermiers n’avaient pour titre de propriété qu’un accord oral. Ils sont priés de partir. »

Heureusement il rencontre Nokufa Maria Motaung qui élève des bovins et pratique la tradition murale Sesotho d’appliquer, deux fois par an, un torchis qu’elle a confectionné à base de terre et de bouse de vache. Le mélange sert à assainir et imperméabiliser les murs en pierre. Elle intervient ensuite avec les doigts pour marquer la matière fraiche, la griffant ou la scarifiant avec un objet pointu pour lui donner une texture. Puis elle peint son « litema » ou motif qui dans sa tradition se construit par des répétitions rythmiques alternées de bases et figures géométriques. Les aplats de couleurs naturelles qu’elle a confectionné à base de plantes. Cette pratique lui a été enseignée lors d’une cérémonie d’initiation. Un motif principal, propre à sa famille, lui a également été transmis ce jour-là. Un design que Laurent-Marie Joubert décrit comme « un jeu incessant et alternant entre le fond et la forme, le fond devient forme alors que la forme devient fond. » Néanmoins, Nokufa Maria Motaung se sent libre de peindre ce qu’elle veut, même si le dessin dont elle a hérité sert toujours de base à son acte créatif. Elle fait évoluer les formes en fonction de références visuelles qui retiennent son attention et met à profit son séjour en France, dans des lieux riches de spiritualité pour enrichir sa substance.

En pays Nbedele à 160 km du Nord-Est de Johannesburg, Joubert rencontre Joyce Ndimande, fille de Franzina Ndimande qui avait participé à Courtyard. Francine Ndimande, artiste de renommée internationale, a elle aussi initié sa fille aux motifs abstraits et géométriques qu’elle peint sur les murs de son portail et de ses bâtiments mais aussi sur des toiles. Celles-ci sont vendues à travers le monde ainsi qu’à la Fondation Ndebele que sa mère a créée dans le village d’artistes de Mabhoko. En pays Nbedele il fut un temps où était utilisée « la boue, la bouse de vache, les mains et les couleurs naturelles, dit Joyce Ndimande. Après on a appliqué de la poudre d’oxyde d’aluminium mais la pluie détruisait les couleurs et les nouveaux principes de construction ont apporté le ciment voire le béton. Ainsi a été introduite la peinture acrylique qui résiste longtemps. Elle a permis à la peinture Ndebele de passer des teintes ocres aux couleurs éclatantes qui identifient maintenant cette culture. »  Joyce Ndimande construit des compositions symétriques sur fond blanc le long d’un axe horizontal ou vertical. Son mode opératoire procède dans l'organisation de signes à la fois répétitifs et porteurs de différences. Elle agit de façon algorithmique, créant des correspondances analogiques. De chaque côté de ce centre elle répartit des surfaces colorées d’aplats vibrants et trace les bords noirs avec précision à la main levée. Selon la dimension de la surface à peindre, le motif s’enchaîne et des variations sont introduites. Les formes peuvent changer de couleurs, mais aussi d’orientation; d’horizontales elles deviennent verticales ou se retournent. Cette succession d’associations reste toujours équilibrée et garde toute sa force visuelle. Au Château d’Oiron Joyce Ndimande part de son principe de composition pour s’adapter au format rectangulaire vertical des drapeaux. Elle débute toujours au centre et peint vivement les formes précises, les faisant irradier par les couleurs. L’éclat splendide de ce qui pourrait être un astre ou un soleil naît peu à peu sous son pinceau qu’elle applique d’une main qui reste sûre et dynamique bien que tout son corps soit penché perpendiculairement au sol dans une posture tendue. 

S’ajoutent à l’équipe sud-africaine les deux jeunes commissaires également artistes, Bontle Tau et Seretse Moletsane, très attentifs au recueil de leur héritage pictural traditionnel et de la forme qu'il prend dans le contexte actuel. Ils  traduisent, transmettent et peignent également. Le groupe s'enrichit par la participation des habitants des environs lors des ateliers collaboratifs organisés par le château d’Oiron.

Le vocabulaire de la figure géométrique est particulièrement adapté à la figure mentale du « tressage", c’est ainsi que Laurent-Marie Joubert dénomme ce processus collaboratif. « Ce n’est pas une superposition, c’est une conjugaison d’identités dans le respect de chacun, sans hiérarchie, la lecture est globale. On est plus proche du tissage que d’une superposition à la manière de la grande époque picabienne. Nous sommes dans un tissage commun, fluide, qui se décante au fur et à mesure. », dit-il.

Laurent-Marie Joubert fait remonter cette idée de tressage à 1990. Elle s’est imposée à lui quand il s'est trouvé face au drame de voir disparaître complètement les quinze premières années de son travail, dans l’incendie du Quai de Seine à Paris. Choc, déterritorialisation radicale, l’ont amené à remettre en cause les questions de son ego, de son statut, de ses privilèges. «Je me suis tourné vers le désir de travailler avec les autres, dit-il. J’ai clairement à cette époque commencé à dé-hiérarchiser, en cultivant des principes d’équivalence, comme le tissage qui permet d’intégrer. »

Sur des papiers de grand format, un processus de peinture acrylique partagée s’est mis en place. L’un fait un fond, l’autre pose une grille, la troisième trace des lignes qu’elle remplit d’aplats de couleur. Les rôles s’échangent. Les motifs couvrent la feuille ou s’épanouissent à partir du centre. Ils peuvent recouvrir tout le travail antérieur. L'exercice est très physique, parfois extrême. 

« Dans cet atelier, dit Laurent-Marie Joubert tout s'est très finement lié. Le principe de tissage permet d’intégrer. Je propose la trame et avec mes associés on se place dessus-dessous, entre. J’ai mis en place les fonds colorés, des formes symboliques qui au départ sont mes patrons que j’ai découpés et qu’on peut utiliser. La règle du jeu est la symétrie, on se libère, puis on harmonise, on régule, et nous prenons en commun les décisions finales. »

Les drapeaux de Matrimoine naissent peu à peu dans les vastes combles. Le processus de peinture, acrylique, partagée se propage sur des papiers de grand format qui seront ensuite sérigraphiés sur toile. L’une fait un fond, l’autre pose une grille, la troisième trace des lignes, applique la couleur. Les rôles s’échangent. Les motifs courent sur la feuille ou s’épanouissent à partir d’un centre. Ils peuvent recouvrir tout le travail antérieur.

Matrimoine est un dispositif qui déterritorialise la peinture et les peintres, questionne les automatismes, remet en mouvement. En s'efforçant de les surmonter, il interpelle les intersectionnalités de genres et de cultures. Cette action permet d’ouvrir l’imaginaire des artistes participant au projet, d’échanger dans leur rapport aux autres, de devenir plus flexibles. Elle laisse au spectateur la liberté de faire travailler sa propre pensée et de créer ses propres analogies . 

 

Pour compléter ce dossier

A lire dans ArtsHebdoMédias l'entretien de la critique d'art Véronique Godé avec Laurent-Marie Joubert réalisé en octobre 2023

https://www.artshebdomedias.com/article/matrimoine-ou-labolition-des-frontieres-au-chateau-doiron/

 

Anne-Marie Morice

5 juillet 2023

 

VU A

Exposition Matrimoine,

Du 14 juillet au 22 octobre 2023

Château d'Oiron

centre des monuments nationaux

France