siloScope

Lab[au] (Manuel Abendroth, Jerome Decock, Els Vermang)
  • siloScope©Lab[au], 2015
  • siloScope©Lab[au], 2015
24 droites en inox poli, rotation de 135 degrés, hauteur 24 m, diamère 4 m, leds rouges ou blanches, microphones

 

Intégré au paysage que souligne le fleuve, le siloScope du collectif d'artistes Lab[au] marque une porte d'entrée sensitive pour la ville de Vitry-sur-Seine, commune située au sud de Paris sur la rive gauche de la Seine. Commandée par la ville de Vitry-Sur-Seine, dans le cadre de son 1% culturel, la sculpture élève ses tiges souples d'aluminium, ses obliques torsadées qui s'entrecroisent à son faîte, comme un jeu de Mikado géant capté juste avant le moment où on ouvre la main pour que les bâtonnets retombent en formant un cercle. Instant suspendu, formes en devenir, qui déjouent tout soupçon d'élévation orgueilleuse. Posée entre les cheminées jumelles de la centrale thermique et le point d'affluence de la Seine avec la Marne, légère, aérée, spatiale, la sculpture s'insère finement dans le tissu urbain en plein renouvellement. Les vingt-quatre axes qui forment sa structure dialoguent avec toutes les directions, ciel compris. Ils découlent d'un savoir-faire de sculpteurs engagés dans un projet de « mathématisation » discrète de l'environnement1qui repose sur l'autosimilarité et le réductionnisme, - ce terme indiquant la simplification d'éléments disparates pour aboutir à une forme simple .

Questions de mesures : la structure en métal est constituée de barres droites minces qui, évasées à leur base,se développent par rotation autour d'un axe. Le tour de vis progressif provoque dans la partie supérieure un rétrécissement de la forme. Douze d'entre ces barres sont orientées dans le sens des aiguilles d’une montre, douze dans le sens contraire. Les vingt-quatre se structurent dans une forme hyperboloïde qui, en géométrie euclidienne, a la caractéristique de tendre vers l'infini. Questions de similarité et d'échelle : la dimension des barres correspond aux vingt-quatre heures d’une journée. Elles rendent donc le temps lisible à la verticale : un mètre égalant à une heure. Question de sémantique : outre sa référence à la vision, en programmation informatique, le mot scope (aussi appelé ‘portée’ en français) signifie un contexte où des valeurs et des expressions sont associées. 

Jouant de sa cavité, et de la position du regardeur, la sculpture est pénétrable, les pleins et les vides s'y assemblent équitablement créant une œuvre ouverte aux quatre éléments naturels et à un cinquième élément, invisible, celui de l'information. Car celles des lignes droites qui vont dans le sens horaire sont éclairées par des lampes led-rgb qui courent le long de la structure. Grâce à la triangulation de capteurs sonores disposés sur les axes, la direction et la vitesse des sons urbains, dont le trafic routier, sont décelées et analysées. Cette synthèse audio-lumineuse rend intelligiblesles processus invisibles et constants qui génèrent les « données », celles que la ville produit dans l'environnement de l'oeuvre. 

Le siloScope est une œuvre d'art bien plus singulière qu'elle ne paraît. Elle n'est ni autonome ni automatique, comme ont pu l'être certaines œuvres de l'art cinétique des années 60, car sa composante cybernétique lui garantit une part d'indétermination. Ce qui en fait une « œuvre ouverte », terme que proposait Nicolas Schöffer2, pour définir le registre « d'informelle abstraction » dans lequel il intégrait sa démarche3.

L'analogie entre les flux d'information et le flux de l'eau se retrouve souvent chez Lab[au]. En 2008, alors à la tête du centre d'art Synesthésie, j'ai eu la chance d'initier l'un de leurs projets les plus marquants, flux/binarywave, qui réunissait ces deux éléments dans une sculpture cinétique qui a métamorphosé le paysage urbain disparate de la Gare de Saint-Denis pendant un mois4. Ce projet à composantes metallique et numérique, interactif par le mouvement et la lumière, fut le début pour eux d'un cycle de recherches formelles, esthétiques et scientifiques jusqu'à la production d'un nombre conséquent d'oeuvres inter-relationnelles. Ce fut aussi un moment intense pour Synesthésie car, à l'installation dans ce lieu dégradé d'une œuvre décalée, mais puissante et radicale, a répondu une forme d'empathie esthétique très nette chez la plupart des habitants qui auraient souhaité sa pérennité. Un thème revenait souvent chez ces personnes : l'identification de l'oeuvre aux projets de transformations qu'ils souhaitaient pour leur ville et pour eux-mêmes. 

Cette utilisation que fait Lab[au] de la lumière est emblématique du changement de paradigme que les technologies permettent d'introduire dans les arts visuels dans lesquels, traditionnellement, la ou les lumières ont été utilisées pour orienter le regard vers les sujets de la composition et rendre plus lisibles les intentions de l'artiste. A contrario, les lumières générées par les œuvres du collectif Lab[au] sont multi-directionnelles, imprévisibles. Elles ne concentrent l'attention que pour mieux la disperser ensuite, la faire sortir des cadres. 

Les œuvres in situ du collectif LAb[au] prennent en compte le paysage urbain. Elles le révèlent de l'intérieur, elles ne font pas de l'horizon une profondeur,mais l'élargissent en un espace fluide sans frontière. Catalytiques, ces œuvres se transforment en transformant le paysage, en permanence. 

 

 

Anne-Marie Morice

 

1 Pierre Lemarquis, L'empathie esthétique, 2015, Odile Jacob

2 Artiste majeur de la cybernétique auquel le collectif Lab[au] se réferre

3 Arnaud Pierre, catal. Nicolas Schöffer, rétrospective, Mücsarnok, 2015

4 Dans le cadre de la Biennale Art Grandeur Nature en Seine Saint-Denis, en 2008

 

Vu à 

Quartier du Port-à-l’Anglais

Quai Jules Guesde,

Vitry-sur-Seine (94400)