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NACHSPRECHEN

Orsten Groom
  • NACHSPRECHEN, 2015©Orsten Groom

NACHSPRECHEN, acrylique, huile sur toile, 200 x 300cm, 2015

 

 

Il convient, argue-t-on avec sagesse, de se méfier des apparences.

Ce conseil n’est pas dénué de pertinence si tant est qu’on prend le temps de considérer l’oeuvre peint d’Orsten Groom pour ce qu’il est – précisons, pour ce qu’il est in nucleo, dans sa vérité pratique et profonde, et non pour ce qu’on voudrait qu’il soit.

La thèse de l’artiste expressionniste ? Balayons-la. Pour cette sagace raison, dont les tableaux de l’artiste rendent bien compte sitôt qu’on les considère avec un minimum d’attention : il n’est rien en ceux-ci de brouillon mais, tout à l’inverse, y prédomine une rigueur extrême.

Rigueur extrême, en effet. Un tableau d’Orsten Groom n’est jamais le résultat d’une éjaculation désordonnée, d’un jet rageur de matières, de couleurs et de formes vagues tracées à la hâte. Ce n’est pas plus, d’un terme de Dubuffet cité à l’instant, une «  trituration » menée au hasard. L’élaboration concertée, la géométrie jusque dans le chromatisme, la rationalisation, voilà des termes plus adéquats.

Exemple pratique avec le tableau NACHSPRECHEN (littéralement, « parler après » : répéter).

1, L’artiste se met au travail après avoir observé une gravure médiévale qui l’interpelle, celle d’enfants emmaillotés tirant la langue.

Il en dessine la figure, au doigt peint, sur une toile vierge, pour mieux en comprendre le sens : c’est là le point de départ du tableau.

2, Le jeu des formes obtenu rappelle par analogie à l’artiste une toile de Picasso qui lui est chère, Le Charnier, réalisée en noir, blanc et gris.

Il en recopie la partie basse inversée dans la partie haute de son propre tableau, pour contrebalancer sur celui-ci l’effet produit par le dessin initialement tracé.

3, le sujet convoqué par Le Charnier indiquant de la part du tableau les camps, la Shoah, il amorce une enquête sur ses enjeux éthiques et formels potentiels, reprenant la fameuse question d’Adorno « comment faire de l’esthétique après Auschwitz ? ». Parler après, donc. Et l’artiste d’étendre sa réflexion à l’allemand. Le mot « Nachsprechen » lui vient alors, conséquence de cette répétition du geste de dessiner qu’il vient d’accomplir. Nachsprechen, « répéter » : l’idée de répéter apporte celle d’une répétition d’orchestre et, en particulier, des orchestres de déportés mis en place par les nazis dans les camps d’extermination.

Tracé, dans la foulée, de personnages répétant, dans une fosse d’orchestre, de la musique, fosse qui comble la partie avant-basse laissée vacante de la composition.

4, Combinés, musique et langue allemande du mot Nachsprechen appellent chez l’artiste le souvenir d’un conte fameux, celui du Joueur de flûtes de Hamelin, où il est aussi question de sacrifice : représentation…

5, Orsten Groom, qui utilise en priorité les couleurs primaires (rouge, jaune, bleu) et contrebalance l’usage de celles-ci par leurs complémentaires (orange, violet, vert), répartit divers traits sur sa toile, autour ou sur les figures déjà tracées, de différentes couleurs, charge le Joueur de flûte du bariolage en puissance, pour assurer cet effet d’équilibrage visuel dans un sens qui est toujours le même, donner une « moyenne » grise à chacun des tableaux (ce que montrerait si nécessaire une synthèse spectrale). Le gris est, de son propre aveu, la couleur fétiche de l’artiste, au nom de cette logique : couleur de l’indistinction, de la mise à niveau de tout.

Comme sont au même niveau, dans l’intellect de ce créateur, chacune des références ou des jeux de couleurs convoqués, neutralisés.

Ce détail du modus operandi qui préside à la facture de NACHSPRECHEN est certes incomplet – il oublie en particulier ce qui « travaille » aussi le tableau en train de se faire : sautes de la pensée, repentirs, reprises..., sachant que le chemin n’est jamais droit et que le temps, parfois, fait des boucles. La « manière » repérée pour l’occasion, pour autant, vaut pour méthode, sous l’espèce de la concaténation, vulgairement dit le procédé « Marabout-Bout de ficelle-Selle de cheval-Cheval de trait... » La stupéfiante richesse picturale de l’univers d’Orston Groom s’explique en fait par ce travail de chainage en continu, sur le modèle du « stop and go ».

Une image, je m’arrête. Image qui appelle une seconde image, je reprends et ainsi de suite. Le procédé que révèle l’analyse au proche de NACHSPRECHEN se décline pour chaque réalisation picturale de l’artiste, comme un programme de recherche.

Expressionnisme ? Non, sûrement pas, et à présent on le comprend bien mieux : la création élit ici allusion mentale et avancée en pointillés comme ses deux éléments moteurs et comme le gage de sa véritable dynamique. Etant entendu que c’est la conscience qui est aux manettes, une conscience en action sollicitée sans cesse par maintes et maintes références, y compris celles qui sourdent de la plus ancienne voire de la plus enfouie des mémoires, inconsciente parfois, avant que s’opère ce tri dont l’inscription d’une forme sur la toile est la trace rythmique.Je sélectionne donc je peins. Je pèse et je soupèse et j’étudie et j’évalue donc je peins.

L’inconscient, disait le psychanalyste Jacques Lacan, est « structuré comme un langage ». Ce qu’il y a en chacun de nous de refoulé, de dissimulé, de pervers, de tordu, est aussi tout ce qu’il y a de mieux organisé et mis en place. Comme le rouge, dans un tableau en grille de Mondrian, voit contenu et contraint ce qu’il exsude d’allusion au sang, au charnel, à la passion.

Quand l’inconscient se libère-t-il ? Dans nos instants portés à l’imaginaire.

Lors de nos rêves. Ajoutons, concernant Orsten Groom, dans le moment où l’on peint. Telle est bien la « grammaire » qui sert ici de vade-mecum à l’élaboration de chaque tableau, une « grammaire » qui au passage explique le recours, par l’artiste, à plusieurs types d’écriture et de peinture dans le même tableau, qu’il en aille du medium, acrylique pour aller vite, huile pour travailler en lenteur et en épaisseur, glycero pour couvrir, ou du geste, recouvrement au rouleau, empreintes par couche-culotte, tracé fin au pinceau, tracé grossier au doigt.

Orsten Groom, en vérité, n’entend pas d’abord faire plaisir à son spectateur en générant les images brutes que ce dernier, peut-être, aimerait voir et déguster (pour en jouir, pour se faire peur, indifféremment), images de la souffrance intérieure, des doutes, des errements existentiels, dans une perspective cathartique.

Aucune proximité, concernant son oeuvre, avec l’univers horrifique d’un Francis Bacon :pas de désir commun et solidaire de l’épreuve, nul partage d’une « sensation » (Gilles Deleuze, Bacon. Logique de la sensation).

Avant tout, Orsten Groom s’offre ses propres images. Il peint avec cette ferme intention, apprendre de l’acte de peindre, apprendre de ce que révèle cet acte, pas à pas, tableau après tableau, selon comment viennent les images et la charge de révélation intime qu’elles transportent. La peinture instruit le peintre par le tableau qu’elle lui propose à l’enquête. L’examen attentif de la méthode propre à Orsten Groom, méthode qui se lit en filigrane de ses tableaux, fait de ceux-ci autant d’exercices, de procès. Autant de dissertations imagées et colorées où l’artiste débattrait sans fin, pour lui-même, de cette question : « Exister, qu’est-ce c’est ?, quelle forme cela prend-t-il ?, comment cela s’explique-t-il ? »

Chaque tableau, dans cette lumière, est un ensemble de réponses datées, un agenda, un carnet de bord. La récurrence de la même méthode de travail, le recours systématisé et répétitif, par l’artiste, à des standards iconographiques – la perspective inversée, inspirée de l’art des icones, l’absence d’ombres, inspirée, celle-là, de l’art antique, l’anamorphose encore, inspirée des jeux et des énigmes de l’optique, la Vexierbild – le montrent à l’envi : l’art, dans ce cas, se détermine comme un processus, avant tout, comme une analytique.

Une mathesis, l’équivalent d’une science. Pour l’artiste, l’équivalent d’une archéologie de soi.

 

Paul Ardenne (extrait)

Commissaire de l'exposition Orsten Groom – Odradek

 

Vu à

24 Beaubourg (Paris)

du 19 avril au 2 mai 2017

 

 

http://www.orstengroom.com