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Métaphonie

Charles Dreyfus Pechkoff
  • Performance Charles Dreyfus Pechkoff © photo anne-marie morice

Performance de Charles Dreysfus Pechkoff : Le choix / entre Buffet / et / Dubuffet / n’est pas / commode, filmée à l'Atelier des vertus le 21 décembre 2016 par A-M.Morice

Métaphonie, Itinéraire dialogique, livre d'artiste broché, 14 x 0,8 x 21,6 cm, éditions Le Manuscrit

 

 

 

Métaphonie est un ouvrage singulier. Charles Dreyfus Pechkoff invite le lecteur à se promener dans quarante-cinq années de ses jeux de langages. Les phrases ont plusieurs sens et se lisent tout haut, afin que l’oreille participe à cette extraordinaire aventure langagière, une collection de jeux de mots, de calembours, mis en scène sur les 130 pages.

Charles Dreyfus Pechkoff le sait, nous vivons moins dans les choses que dans les signes censés les représenter. Notre séjour est symbolique. Nous lisons. Nous sommes lus. Or tout signe est, par essence, instable (latin fluxus) : glissements, lapsus, échanges, échos, ratés et catachrèses… L’esprit de sérieux ignore cela et rien d’autre ne saurait mieux le définir que cette ignorance-là, qui autorise les pires erreurs, les pires horreurs. L’esprit de sérieux est précisément ce à quoi échappe la poésie « métaphonique » de Charles Dreyfus Pechkoff.

À condition de ne pas se tromper sur la valeur du préfixe méta ! Méta n’est pas ici celui d’une métalinguistique1, encore moins d’une métaphysique ! mais celui de la métaphore, de la métonymie, de la métathèse, de l’échange, de l’écart et du chassé-croisé.

Charles Dreyfus Pechkoff ne prétend pas atteindre je ne sais quel lieu situé au-delà ou au-dessus de la langue, qui en quelque sorte la surplomberait et la transcenderait. Il est un homme de terrain. Il ne théorise pas la langue ni ne la domine de quelque façon que ce soit, il y patauge avec un sourire étonné. Quand il parle, quand il écrit, les phrases viennent d’elles-mêmes (ce sont les phrases de tout le monde et de tous les jours), lui se contente de les accueillir — et surtout de les écouter (il a l’ouïe très fine). Les phrases, pas les mots, évidemment ! Les mots sont une merveilleuse invention des dictionnaires, mais ils n’existent véritablement qu’en situation dans une phrase, c’est-à-dire dans la mesure seulement où ils constituent, à chaque fois, un nouveau système (syntaxique, sémantique et phonique en même temps). (1)

C’est précisément ce système que le poète-performeur entend faire dysfonctionner, laissant ainsi apparaître la fragilité de ce sur quoi reposent nos certitudes. Charles Dreyfus Pechkoff s’établit quotidiennement dans une parole vacillante, prête à chaque instant à se retourner contre elle-même, et dans laquelle le rire désamorce avec douceur (je veux dire : sans arrogance) les illusions, les totalitarismes, les mots d’ordre.

C’est la raison pour laquelle un mot isolé (wagnérien, égocentrique, insoupçonné…) ne l’intéresse que dans la mesure où il peut y entendre une phrase, au moins un morceau de phrase (vague n’est rien, ego sans trique, un soupçon naît…).

Charles Dreyfus Pechkoff est un homme tout en litotes : un rien, un presque rien souvent suffit pour qu’il soit terriblement efficace. La phrase qu’il vient d’entendre, il se contente souvent de la reproduire telle quelle — sauf à en modifier l’orthographe (la société gênée râle). Cette seule modification génère nécessairement une prosodie différente (tempo, intonation, accents d’intensité), donc un découpage grammatical et lexical radicalement autre. La même chaîne sonore, à peine modifiée, délivre alors un deuxième sens, qui le plus souvent contredit le premier.

Quand cela s’avère profitable, il ne s’interdit pas de tricher un peu… Un grain de sable introduit dans la mécanique suffit alors à la dérégler, et plus petit sera le grain, plus grand l’effet : on supprime une lettre (elle aime Annick), on en ajoute une (la psychanalyse se freudonne), on en remplace une par une autre (Victor you go), et le sens bascule. L’économie apparente des moyens et la concentration dans le même espace de plusieurs événements linguistiques feraient presque oublier la complexité aussi bien sémantique (un sens pour un autre) que syntaxique (une fonction grammaticale pour une autre) d’une telle procédure. C’est encore plus vrai quand il se permet d’intervenir drastiquement sur l’ordre des mots ou des syllabes : métathèses, inversions, chiasmes et recompositions en miroir bouleversent la phrase de départ — sans pourtant la faire oublier tout à fait : on entendra toujours deux phrases.

Une ligne à peine (entourée de blanc, la phrase se voit mieux) et tout est dit, le peu d’espace qui lui est octroyé suffit amplement à laisser bégayer la parole : Aga m’aime non ! Mais non Ménon ! ou bien encore : Fla-fla gaga dada. Mais il faut parfois qu’elle s’étale ou se prolonge un peu, pour qu’elle ait mieux le temps de se contredire en s’embrouillant dans ses homophonies et dans ses catachrèses (Le choix / entre Buffet / et / Dubuffet / n’est pas / commode). Et davantage encore lorsque le poète choisit de faire entrer successivement un très petit nombre de mots dans un grand nombre de combinaisons syntaxiques différentes, où le même mot ne cesse de rebondir en assumant à chacune de ses occurrences une nouvelle fonction grammaticale, renouant ainsi avec la tradition des poésies combinatoires (Jean de Sponde, Maurice Scève, Pierre de Marbeuf…) des XVIe et XVIIe siècles. « Entre le son, sort le sens », dit-il lui-même — ce qui est particulièrement grave quand le son est le seul vecteur possible du sens. Ce genre de texte produit un vertige logique qui ne pourrait être que douloureux si le rire n’en effectuait la catharsis2.

Malgré quelques exceptions (ego sans trique est une grivoiserie amusante ; raide y m’aide peut être compris comme une profession de foi artistique ; je suis le bâton de l’art sot, comme une protestation contre la bêtise), l’intérêt réside moins dans le nouveau sens obtenu que dans la confrontation implicite de deux énoncés et dans l’indécision joyeusement assumée entre deux sens, incompatibles mais rendus possibles par le même enchaînement syllabique. Certains sans doute s’offusqueront d’une telle pratique, jugeant qu’elle met en péril la société des hommes en s’acharnant à détruire la cohésion de son discours. En réalité, ce genre d’homme est on ne peut plus utile. Ce que Diderot disait d’un de ses personnages 3 — qu’il rompt « cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite » — s’applique assez bien à Charles Dreyfus : il aère notre parole, nous libère de nos certitudes, déjoue les orthodoxies, désarme les fanatismes.

 

Alain Frontier

(poète et grammairien)

 

1 R. Jakobson décida d’appeler fonction métalinguistique la possibilité que possède toute langue de se regarder elle-même et de se décrire. Des mots tels que substantif, adjectif, adverbe, pronom, conjonction ou complément d’objet… et, d’une manière générale, l’ensemble de termes qui désignent une fonction grammaticale ou une figures de style, constituent un métalangage. Charles Dreyfus Pechkoff a choisi d’employer ce mot dans un tout autre sens.

2 Voir notamment Boileau, Art poétique III, et Aristote, Poétique, 49 a et b.

3 Début du Neveu de Rameau.!

 

Vu à

Ed Le Manuscrit

www.manuscrit.com

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