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La Poétique de l'Ether

Haythem Zakaria
  • La poétique de l’éther, #7, feutre pigmentaire, transfert et encre sur papier coton, 56cm× 76cm, 2016©Haythem Zakaria
  • La poétique de l’éther, #5, feutre pigmentaire, transfert, poudre de graphite et encre sur papier coton, 56cm× 76cm ©Haythem Zakaria
  • La poétique de l’éther, #2, feutre pigmentaire, transfert, pigments et sang sur papier coton, 56cm× 76cm, 2016©Haythem Zakaria

La Poétique de l'Ether (série) - Huit dessins dont sept au format de 56x76cm et un de 64x101cm, feutre pigmentaire, transfert, sang, poudre de graphite, tampon encreur sur papier coton.

 

La Poétique de l'Ether, ce titre polysémique est le fruit de recherches déjà menées par l’artiste dans de précédents travaux, auxquelles se sont ajoutées de nouvelles considérations de l’espace. En effet, l’éther renvoie d’abord à l’espace, mais c’est sans doute sa dimension invisible que l’artiste a tenté de rendre, à partir des huit citations du Coran et au moyen de signes et de codes.

Chaque dessin est construit autour d’un verset coranique appliqué au transfert sur le papier, au centre de l’œuvre et prolongé plastiquement de deux manières de chaque côté du texte : à droite, la répétition rigoureuse d’un système d’encodage par vingt-huit lignes verticales et ascendantes correspondant aux vingt-huit lettres de l’alphabet arabe, à gauche, des surfaces aléatoires réalisées dans le cadre d'un protocole mis en place par l'artiste. 

A droite de la citation, une ligne oblique relie la consonne d’un mot extrait du verset, à sa verticale correspondante dans la colonne qui en contient vingt-huit. Ainsi, cette colonne restitue de manière codifiée un mot ou tout le texte en en indiquant les lettres sans révéler leur ordre qui permettrait de reconstituer la phrase. L’on peut y voir la pratique du secret par ce code et la dissimulation du texte pour le protéger des profanes. Le dessin autour du verset coranique propose cependant une autre lecture, par un procédé d'algèbre philosophique décrit dans la « science de la balance » d'Henri Corbin, selon lequel « la valeur d'un mot ne change pas si l'on intervertit l'ordre des consonnes qui en sont les facteurs ». L’ensemble des lettres désignées dans une apparence de désordre sur la colonne de droite, ouvre ainsi à une compréhension du texte par l'initié. Ce système rigoureux et stable est reproduit dans les sept premiers dessins de La Poétique de l’éther.

En face, à gauche du verset cité, est proposée une autre interprétation spatiale du texte coranique fondée sur la pratique du Dhikr qui, en Islam, consiste à rappeler le souvenir de Dieu. On parle de prière d’une pensée unique, monothéiste, qui consiste en un rappel du nom de Dieu, sur un rythme et une prosodie définis. La démarche de l’artiste s’est inscrite dans un protocole très précis pour réaliser sur le rythme et dans la durée du Dhikr des surfaces de points dans des limites tracées par avance. Les cercles dont la taille est propre à la lettre reliée, sont de ce côté du dessin ce que les lignes verticales sont de l'autre. Ainsi l'espace des cercles, des points, des deltas, des carrés, mais aussi de la couleur pour la première fois utilisée par l'artiste, est celui de la poésie, lieu sensible et symbolique.

Cette codification d’un verset coranique, en deux espaces équilibrés, l’un stable et vertical, l’autre dans une sorte d’apesanteur et composite, donne au texte la fonction de passage d’un monde à l’autre, lisible, ici et ailleurs. De ce point de vue, l’injonction de la première citation, Iqra (Lis !) renvoie au projet de l’artiste qui pourrait reprendre à son compte cette injonction adressée à celui qui regarde.

La pratique artistique de Haythem Zakaria est caractérisée par une grande diversité des supports et des démarches : l’installation vidéo, la sculpture, la recherche scientifique… De précédents dessins portaient déjà sur la traduction d’extraits coraniques en un système visuel codé. Très fidèle à ses pratiques, le dessin portait la marque de la maîtrise et de la rigueur. Des lignes se sont imposées comme un nouvel alphabet géométrique et ésotérique. Aucune autre couleur que le noir n’était employée, peu de formes aléatoires, et le dessin offrait une composition plus proche du damier que de la voûte céleste.

Si La Poétique de l’éther conserve cette logique rationnelle et linéaire de l’équilibre entre le blanc et le noir, elle ouvre sur un espace éthéré et circulaire, « Image de cycles, de cercles et de "coupoles"» pour citer Henri Corbin sur la mystique chiite qui a été une des sources de l’artiste. Ainsi, les deltas qui se chevauchent jusqu’au mouvement circulaire, le tapis d’invocations appliquées au tampon Howa, l'évocation des astres, le plan du temple de Salomon… sont autant de références universelles suscitées par un texte singulier à portée métaphysique dont l’appel ultime est celui de l’union avec Dieu.

L’œuvre en elle-même offre une variété de lectures, que l’on connaisse l’arabe ou non, le sens caché ne se donnant pas sur les seuls mots mais par la composition, les formes, la couleur… Dans le parcours de l'artiste, La Poétique de l’éther est une étape, une station, qui élargit son expérience intérieure ; une pratique d’abord plastique à laquelle chacun a accès, qui ouvre un espace inconnu. « C’est que la partie visible d’un être présuppose qu’elle soit équilibrée par sa contrepartie invisible, céleste. » (Corbin)

 

Marc Monsallier

 

Vu à 

DDessin, atelier Richelieu, Paris, 2016

http://www.ddessinparis.fr

http://www.haythemzakaria.com