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Jusqu'ici tout va bien

!Mediengruppe Bitnik
  • !Mediengruppe Bitnik, "Jusqu'ici tout va bien", Centre culturel suisse, 2016 © Marc Domage
  • !Mediengruppe Bitnik, "Jusqu'ici tout va bien", Centre culturel suisse, 2016 © Marc Domage
  • !Mediengruppe Bitnik, "Jusqu'ici tout va bien", Centre culturel suisse, 2016 © Marc Domage

Installation, 61 stends, écrans, cables, néons, vidéo et audio en boucle de 11 mn, 2016

 

Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo composent le groupe suisse !Mediengruppe Bitnik. Ils ont conçu pour le Centre Culturel Suisse de Paris l'installation Jusqu'ici tout va bien qui sera développée dans une autre configuration à Swissnex, San Francisco, en 2017.

Une ambiance faite de plusieurs nuances de roses, du sol au plafond, rehaussée de tubes de néons tons sur tons et de lumière naturelle. Des phrases murales, sculptées en néons blancs dans des polices de caractère néo-psychédéliques, invitent à passer à l'acte. Pour faire quoi ?

Si ce décor sucré, évoque l'univers du soft-porno, le mobilier high tech constitué de 61 écrans montés sur des « stends » (trépieds mobiles), alimentés, comme innervés, par des cables électriques, l'associe aussi à l'univers dit "gris" de la techno-industrie. Mais les objets connectés nous ont tant habitués à ce type d'environnement que nous l'oublions au profit des contenus qu'ils diffusent. Ici donc, une confrontation directe avec ces visages sans corps, les yeux à hauteur des nôtres ceux de« fembots » (bots comme système informatique robotisé), masquées de loup, représentations de figures féminines populaires créées en images de synthèse. Elles nous interpellent suppléant leur indigence par une polyphonie verbale à base de poncifs, d'invites harmonieusement annonées par des voix de synthèse, qui ne font qu'accentuer le sentiment de solitude du spectateur.

Par cette installation impressionnante, !Mediengruppe Bitnik offre une interprétation de l'envers du décor de la page d'accueil du portail de rencontre extraconjugales Ashley Madison et de son historique. Ce site canadien met en relation ceux qui veulent commettre un adultère. Problème : 99 % des inscrits sont des hommes, si bien que le site a simulé la mise en relation en créant des femmes robots (fembots) qui stimulent verbalement les mâles et les incitent à renouveler leur crédit. Apparemment ce succédané provoque une addiction, un plaisir solitaire puisque le portail compte plus de 45 millions d'utilisateurs à travers le monde.

Or en 2015, un groupe d'activistes piratait les « datas » du site , noms, mails, numéros de cartes de crédit, menaçant les propriétaires de divulguer ces informations s'ils ne cessaient leur activité. Ces derniers refusant le chantage, les informations ont été mises en ligne sur le darknet et relayées par les médias provoquant une succession de drames : divorces, licenciements, suicides, scandales car se trouvaient dans ces fichiers des hommes politiques, religieux, dirigeants d'entreprises, people, etc.

L'enjeu pour les artistes était de matérialiser cette histoire et ses conséquences. Comment, à partir de la vitrine lisse de ce réseau social virtuel rendre palpable la violence de la frustration, et du désir que suscitent ses promesses marketing pour faire de certains des « sex addicts ». Pour la France les artistes se sont concentrés sur les utilisateurs parisiens, soit 44.000 hommes interconnectés avec 61 fembots, ce qui signifie plus de 750 utilisateurs par « créatures ». Ils ont choisi de donner un visage, des prénoms et des textes à chaque fembot et de créer ces figures féminines à partir de typologies couramment rencontrées sur le web ou dans les jeux vidéos.

Aux murs luisent quatre « captchas » ces petites questions auxquelles il faut répondre pour s'identifier en tant que personne réelle avant d'entrer plus profondément dans le site symbolisent « le passage vers un monde dont les forces et les systèmes nous échappent » (1).

Cette installation distillant une inquiétude ouatée nous renvoie aux cauchemars, maintes fois décrits par Jean Baudrillard, sur l'extension du domaine de la simulation dans notre quotidien. Derrière les promesses de transgressions faciles, d' "entertainment ", on ne trouve aucune profondeur, aucun aillleurs. Mais après tout n'est-il pas vrai que la plupart d'entre nous semblent se satisfaire de l'invasion du virtuel dans notre « réel » ?

Anne-Marie Morice

 

1 – Entretien avec Olivier Kaeser, codirecteur du CCS Paris

 

Vu à

Centre Culturel Suisse

38, rue des Francs-Bourgeois

75003 Paris (au fond du passage)

du vendredi 23 septembre au dimanche 4 décembre 2016

 

 

 

http://www.ccsparis.com/events/view/mediengruppe-bitnik