Comment on devient Bouddha...

Christian Globensky
  • ©Christian Globensky, 2017
  • ©Christian Globensky, 2017

Comment on devient Bouddha — selon Nietzsche. Carte postale, Rubens (Study of Nietzsche in profile), National Gallery, Prague, 10x15cm, KTA Studio, Paris, 2016. Couverture et dos du livre, format 12,2 x 20 cm, papier Olin Regular Extra-Blanc 90g, typo : avenir next et minion pro, impression noir et blanc, pelliculage recto mat, dos carré collé, 96 pages. 

 

 

Au centre des lieux institutionnels, on retrouve toujours le spectateur, celui pour qui les expositions sont conçues. Adopter le point vue de ce dernier, consiste à remettre en jeu le dialogue avec nos vies esthétiques. La démarche de Christian Globensky, et de KTA Studio, son studio de création, questionne le rôle de l’esthétique dans notre rapport au monde et à l’économie du marché de l’art qui en découle.

KTA Studio s’est ainsi confronté au livre de développement personnel, un genre à succès dans les librairies d’un monde en quête de spiritualité et de sens. Comment on devient Bouddha — selon Nietzsche s’inscrit dans une veine philosophique affirmée, dont l’objectif est de guider le lecteur à devenir, un bienfaiteur de l’humanité. La conception graphique est d’un minimalisme rigoureux conçu pour être au plus près de l’expérience artistique. L'écriture est celle d'un sage, teintée d’humour elle tient au vécu entier de l’existence, plutôt qu’à sa simple théorisation.

L'opus peut s'accompagner de « créations dérivées », objets conçus comme des œuvres en série et distribués dans le réseau de l'art. Crayons, gommes, débardeurs, cartes postales, affiches deviennent des médiums artistiques qui tirent leur noblesse de leur nature humble, articulant ainsi esthétique et politique, individualité et accessibilité du plaisir. C’est aussi une façon de questionner le rôle de l’artiste et les manières dont il peut créer une valeur économique à partir de son activité.

Véritable manuel d’esthétique à l’usage des libres penseurs, l'ouvrage délivre les clés d’une existence heureuse à travers le mariage des doctrines de Bouddha et de Nietzsche, entre art et philosophie : l’expérience de l’Éveil au Surhumain comme phénomène esthétique. 

L'époque fournit à l'humanité toutes sortes de perspectives technologiques — intelligence artificielle, épigénétique, robotisation — promesses d'infinies possibilités. Dans ce dédale, la religion ne perd pas son nord et certains de ses émules « allumés » entretiennent le chaos. Des champs extrêmes s'ouvrent à l'humanité interconnectée : la possibilité (ou l'illusion) de devenir des surhommes, mais pas selon Nietzsche...

 

Car selon Nietzsche, et selon Christian Globensky, les réponses à nos existences angoissées se trouvent dans la philosophie et l'art, en un mot, dans le phénomène esthétique. Ce n’est donc pas un hasard si ce livre est le manifeste d'un artiste plasticien, bercé par le langage, les formes de la vie, et pédagogue à ses heures perdues.

À chacun d'assumer sa capacité à penser, à agir, à construire sans se réclamer d'aucun dieu. De fait, Bouddha n'est pas un dieu, il fut un être incarné, un humain « éclairé » qui n'imposa jamais ni dogmes ni réponses définitives. Les chemins sont dans cette perspective multiples. Christian Globensky ne s'attarde pas sur les options qui pourraient offrir un accès prioritaire à notre subjectivité : il survole Google et transhumanisme, Dionysos et présocratiques, yoga et méditation, évolutionnisme et science-fiction. On croise Pythagore et Zarathoustra, Diogène et Alexandre le Grand, Achille et Ulysse, Cicéron et Socrate, Darwin et Aldous Huxley, Ray Kurzweil et le Dalaï-Lama. Son lecteur n'a pas besoin de points de vue d’érudits, il est supposé être libre penseur et acteur, surtout. Pour bien goûter ce texte savoureux, il faut être prédisposé à une libre intelligence, rusée comme renard. Et accepter de se projeter presque avec complaisance dans l'avenir.

Lucide, rationnel, simple, ce livre d’artiste n'en promet pas moins monts et merveilles à ses lecteurs. En attendant l'inéluctable – l’avènement dans quelques décennies d’une posthumanité augmentée –, il en appelle à la bienveillance de nos actes, à l’usage de notre intelligence à bon escient, à la contemplation de la beauté du monde. Car c’est avant tout de beauté qu’il s’agit ici, au sens d’une Grande Santé, d’une vie esthétique, d’une thérapeutique des sens. Nul besoin d’être artiste pour vivre artistement ! Car si Siddhârta et Ainsi parlait Zarathoustra figuraient en bonne place parmi nos lectures de jeunesse, peut-être n'aurions-nous jamais dû chercher ailleurs d'autres clés ?

En effet, le rapport à l'autre doit faire du bien. « Si vous avez la volonté de repartir de zéro, c’est que vous êtes déjà dans la bonne direction » dit l'auteur. La liberté de penser offerte par les artistes a toujours fait mouche là où le sens commun peine à expliquer le monde, à ouvrir des futurs plus riches. Il fallait une inspiration inespérée pour orchestrer la rencontre entre ces artistes remarquables en tous points que furent Nietzsche et Bouddha. 

 

Soraya Devisscher

 

Vu à 

Editions jannink. 

Diffusion : Les presses du réel,  2017